I - TEXTE
(Maître Bridaine, le curé du village, est constamment jaloux du précepteur, maître Blazius.)
La salle à manger
On met le couvert
Entre MAITRE BRIDAINE.
Cela est certain, on lui donnera encore aujourd'hui la place d'honneur. Cette chaise que j'ai occupée si longtemps à la droite du baron sera la proie du gouverneur. Ô malheureux que je suis! Un âne bâté , un ivrogne sans pudeur, me relègue au bas bout de la table ! Le majordome lui versera le premier verre de malaga, et, lorsque les plats arriveront à moi, ils seront à moitié froids, et les meilleurs morceaux déjà avalés; il ne restera plus autour des perdreaux ni choux ni carottes. Ô sainte Eglise catholique ! Qu'on lui ait donné cette place hier, cela se concevait; il venait d'arriver; c'était la première fois depuis nombre d'années, qu'il s'asseyait à cette table. Dieu! Comme il dévorait ! Non, rien ne me restera que des os et des pattes de poulet. Je ne souffrirai pas cet affront. Adieu, vénérable fauteuil où je me suis renversé tant de fois, gorgé de mets succulents ! Adieu, bouteilles cachetées, fumet sans pareil de venaisons cuites à point! Adieu, table splendide, noble salle à manger, je ne dirai plus le Benedicite ! Je retourne à ma cure; on ne me verra pas confondu parmi la foule des convives, et j'aime mieux, comme César, être le premier au village que le second à Rome . (Il sort.)
Alfred de Musset, On ne badine pas avec l'amour, Acte II, scène
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II - QUESTIONS
Lisez attentivement ce texte extrait de la pièce de théâtre On ne badine pas avec l'amour de Musset et répondez aux questions suivantes. Chaque réponse devra être entièrement rédigée.
A - Montrez que ce texte est un monologue. /2
B - Définissez le registre apparent de ce texte. Justifiez votre réponse
en vous appuyant précisément sur le texte. /3
C - Faites l'étude des deux champs lexicaux qui dominent le texte (Nommez-les,
relevez-les et interprétez-les.) /4
D - Montrez d'où vient le comique de ce texte et définissez-le.
/3
III - ECRITURE /8
Rédigez un monologue dans lequel maître Blazius, le rival de maître Bridaine, se réjouit d'avoir obtenu la place d'honneur au repas et d'avoir ainsi rendu furieux maître Bridaine.
A - Montrez que ce texte est un monologue. /2
Ce texte est un monologue, car il s'agit d'une longue réplique que le personnage prononce seul sur scène. Le locuteur n'a pas de destinataire précis, il n'utilise pas de pronom de la deuxième personne. Le personnage se parle à lui-même et s'apitoie sur son sort.
B - Définissez le registre apparent de ce texte. Justifiez votre réponse en vous appuyant précisément sur le texte. /3
Le registre apparent de ce texte est
un lyrisme pathétique. Les nombreux phrases exclamatives (l.2,3,5,7,9,10),
les virgules et les points-virgules donnent au texte un rythme particulièrement
saccadé et soulignent une véritable agitation. L'anaphore de l'interjection
Ô, du terme Adieu et les expressions soulignant l'étonnement Dieu!
ou le refus Non!, l'expression malheureux, enfin, le futur catégorique
exprimant soit le refus (on ne me verra pas, je ne souffrirai pas) soit le regret
(il ne restera plus, je ne dirai plus), le présent de décision
immédiate (Je retourne), de constat désolé (malheureux
que je suis) traduisent une vive agitation émotionnelle: étonnement,
refus, lamentation, regret, indignation, expression d'une véritable souffrance,
conduisant au sacrifice, au départ.
Le vocabulaire de la fin du texte (affront, vénérable, sans pareil,
splendide, noble) oriente le texte vers une lamentation tragique, que la comparaison
finale avec César vient accentuer.
C - Faites l'étude des deux champs lexicaux qui dominent le texte (Nommez-les, relevez-les et interprétez-les.) /4
Ce texte est dominé par deux champs lexicaux majeurs:
| Le champ lexical de la place: | Le champ lexical de la nourriture: |
|
- place d'honneur |
- premier verre de malaga |
Les deux champs lexicaux sont associés dans une relation de cause à effet: perdre une position stratégique entraîne d'être privé des mets les plus succulents. Le désespoir de Maître Bridaine est double: perdre la place d'honneur et ne plus pouvoir se régaler. Le comble est que tout ceci aille à son rival Maître Blazius. Le jeu des pronoms (il / lui opposés à je, me, moi) met en valeur cette rivalité.
D - Montrez d'où vient le comique de ce texte et définissez-le. /3
Le comique de ce texte vient de
la distorsion ton et termes employés / raisons de ses lamentations et
de son désespoir: être privé d'une place à table
et de bons morceaux au repas. Cette disproportion et ce décalage apparaissent
à travers l'étude du vocabulaire: un langage religieux (Ô
malheureux, Ô sainte Eglise, Dieu!) d'un côté, un langage
familier, évoquant des réalités courantes (âne bâté,
ivrogne, perdreaux, choux, carottes, os et pattes de poulet) de l'autre. L'application
de la tonalité lyrique et de l'éloquence tragique à une
situation burlesque permet de définir ce texte comme une parodie. Bridaine,
faux savant, s'exprime avec emphase, se lamentant sur la perte d'un repas anticipé
qu'il met en scène avec le lyrisme du désespoir.