Evaluation sommative sur l´épistolaire et son corrigé

I - TEXTE

Aux Rochers , dimanche 18e octobre 1671.

L'envie que vous avez d'envoyer ma première lettre à quelqu'un, afin qu'elle ne soit pas perdue, m'a fait rire, et souvenir d'une Bretonne qui voulait avoir un factum qui m'avait fait gagner un procès, pour gagner le sien aussi.
Vous voilà donc à Lambesc ma fille; mais vous êtes grosse jusqu'au menton. La mode de votre pays me fait peur. Quoi! ce n'est donc rien que de ne faire qu'un enfant; une fille n'oserait s'en plaindre, et les dames en font ordinairement deux ou trois. Je n'aime point cette grosseur excessive; tout au moins cela vous donne de cruelles incommodités.
Ecoutez, monsieur de Grignan, c'est à vous que je parle: vous n'aurez que des rudesses de moi pour toutes vos douceurs. Vous vous plaisez dans vos oeuvres; au lieu d'avoir pitié de ma fille, vous ne faites qu'en rire. Il paraît bien que vous ne savez ce que c'est que d'accoucher. Mais écoutez, voici une nouvelle que j'ai à vous dire: c'est que, si après ce garçon-ci vous ne lui donnez quelque repos, je croirai que vous ne l'aimez point et que vous ne m'aimez point aussi, et je n'irai point en Provence. Vos hirondelles auront beau m'appeler, point de nouvelles; et de plus j'oubliais ceci: c'est que je vous ôterai votre femme. Pensez-vous que je vous l'aie donnée pour la tuer, pour détruire sa santé, sa beauté, sa jeunesse? Il n'y a point de raillerie; je vous demanderai cette grâce à genoux en temps et lieu. En attendant, admirez ma confiance de vous faire une menace de ne point aller en Provence. Vous voyez par là que vous ne perdez ni votre amitié, ni vos paroles; nous sommes persuadés, notre abbé et moi, que vous serez aises de nous voir. Nous vous mènerons la Mousse , qui vous rend grâce votre souvenir; et pourvu que je ne trouve point une femme grosse et toujours grosse et encore grosse, vous verrez si nous ne sommes pas des gens de parole. En attendant, ayez-en un soin extrême et prenez garde qu'elle n'accouche à Lambesc. Adieu, mon cher comte.

II - QUESTIONS /12

Lisez attentivement ce texte extrait de la correspondance de madame de Sévigné et répondez aux questions suivantes. Chaque réponse devra impérativement être justifiée par le texte.

A/ Quel est le genre de ce texte? Justifiez votre réponse. /2
B/ Faites l'étude de la situation d'énonciation. /2
C/ Quel est le thème de ce texte? /1
D/ Relevez une exagération et une répétition et précisez l'effet qu'elles produisent. /2
E/ Quel est le registre de ce texte? Justifiez votre réponse. /2
F/ En vous appuyant sur ce texte, dites quel est l'intérêt littéraire d'une lettre. /3

III - ECRITURE /8

Imaginez que vous êtes monsieur ou madame de Grignan et que vous répondez à madame de Sévigné dans une lettre où vous vous justifiez.

CORRIGE

A/ Quel est le genre de ce texte?

Ce texte est une lettre, il appartient au genre épistolaire comme le justifient la date et le lieu d'origine de la lettre " Aux Rochers, dimanche 18e octobre 1671 ", la présence de deux destinataires la fille de madame de Sévigné , madame de Grignan " Vous voilà donc à Lambesc ma fille " et le mari de celle-là, le comte de Grignan " Ecoutez, monsieur de Grignan ", ainsi que la formule finale " Adieu, mon cher comte ".

B/ Faites l'étude de la situation d'énonciation.

Définition: Dans un temps et un lieu donné, un émetteur s'adresse à un récepteur.
Dans ce texte, Madame de Sévigné, le locuteur, s'adresse à deux destinataires, d'une part à sa fille Madame de Grignan et d'autre part à son gendre Monsieur de Grignan. Nous pouvons relever à cette occasion les pronoms je et vous qui dominent le texte, ainsi que les possessifs de la première et de la deuxième personne du singulier et du pluriel. Nous avons relevé vingt-quatre occurrences du pronom personnel vous,six occurrences des adjectifs possessifs votre et vos, douze occurrences du pronom personnel je, m' et moi, trois occurrences des adjectifs possessifs mon et ma, quatre occurrences du pronom personnel nous et une occurrence de l'adjectif possessif notre.
Elle leur écrit de Bretagne, de sa propriété des Rochers, en Provence, lieu de l'affectation de Monsieur de Grignan.

C/ Quel est le thème de ce texte?

Le thème de la lettre est la grossesse de Madame de Grignan. Nous pouvons à ce propos relever le champ lexical se rapportant à ce terme : grosse, faire un enfant, accoucher.

D/ Relevez une exagération et une répétition et précisez l'effet qu'elles produisent.

Nous relevons une exagération à la ligne 4 Mais vous êtes grosse jusqu'au menton ou encore à la ligne 15 je vous demanderai cette grâce à genoux en temps et lieu.
Nous relevons une répétition à la ligne 19 Et pourvu que je ne trouve point une femme grosse et toujours grosse et encore grosse ou encore à la ligne 12 que vous ne l'aimez point et que vous ne m'aimez point aussi, et je n'irai point en Provence.
Ces exagérations et ces répétitions participent à la tonalité humoristique du texte et permettent de mettre en évidence la grossesse de madame de Grignan et l'opinion que s'en fait madame de Sévigné. Ces figures de style donnent une plus grande force de persuasion et de suggestion à cette lettre ainsi que plus d'ampleur aux émotions de madame de Sévigné.


E/ Quel est le registre de ce texte?

Le registre de ce texte est humoristique.
Définition de l'humour: Forme d'esprit qui cherche à mettre en valeur avec drôlerie le caractère ridicule, insolite ou absurde de certains aspects de la réalité, qui dissimule sous un air sérieux une raillerie caustique.
En effet, bien que Madame de Sévigné soit un peu inquiète pour la santé de sa fille ayez-en un soin extrême et prenez garde qu'elle n'accouche à Lambesc, elle gronde affectueusement son gendre vous n'aurez que des rudesses de moi pour toutes vos douceurs et se moque de sa fille mais vous êtes grosse jusqu'au menton.
Enfin, la phrase il n'y a point de raillerie montre bien que madame de Sévigné a conscience d'exagérer dans ces propos et qu'elle anticipe la réaction de son lecteur, qui, à ce moment de la lecture ne pourra s'empêcher de sourire.

F/ En vous appuyant sur ce texte, dites quel est l'intérêt littéraire d'une lettre.

L'intérêt littéraire d'une lettre est qu'elle présente non seulement des qualités d'écriture liées à la clarté de la communication écrite comme notamment le premier paragraphe du texte nous le montre, mais qu'en outre le locuteur peut se permettre d'adopter une liberté de ton semblable à l'oral comme le prouvent les termes suivants: Quoi! point de nouvelles. Elle donne l'impression d'une grande improvisation et d'un faux dialogue avec le destinataire, comme le montrent les phrases suivantes Pensez-vous que je vous l'aie donnée pour la tuer, pour détruire sa santé, sa beauté, sa jeunesse? Il n'y a point de raillerie, Ecoutez, monsieur de Grignan, Mais écoutez.


III - ECRITURE

A Lambesc, dimanche 15e novembre 1671.

Madame,

Nous venons de recevoir votre lettre et tenant à y répondre immédiatement, j'ai aussitôt interrompu toute activité. Ma tendre épouse est à mes côtés et lit par-dessus mon épaule ce que je vous écris, vous voyez donc qu'à ce stade-ci de sa grossesse, elle se porte à merveille. Ses rondeurs lui vont à ravir et elle est tout à fait éblouissante dans les nouvelles tenues que nous lui avons fait faire.
Vous me reprochez de me plaire dans mes oeuvres, mais madame, il faudrait être bien indifférent et un mari peu aimant pour ne pas trouver son devoir d'époux si complaisant auprès d'une telle femme. C'est une fille plus laide et moins aimable dont vous auriez dû m'accorder la main, alors je n'aurais que peu travaillé à assurer votre descendance. Quel homme résisterait à tant de charmes? Et n'est-elle pas là la digne fille de sa mère? A cette heure, votre fille me dispute, me disant que je vous raille. Il n'en est rien et vous le savez bien. Allons, je vous sais soucieuse de l'état de votre enfant et moi-même en tant que père, je vous comprends bien, toutefois, je ne prends nullement au sérieux votre menace de ne point aller en Provence. Je vous connais trop bien et sais que vous y viendriez au milieu de l'hiver sous la neige par vents et tempêtes, si vous le pouviez et vous seriez la bienvenue, soyez-en assurée; ce serait cependant là bien grande folie. Allons, nous prendrons tous notre mal en patience, et, aux premières hirondelles, vous et la Mousse viendrez embrasser votre petit-fils et croyez bien que je serai le premier ravi à revoir ma chère et toujours chère et encore chère belle-mère. En attendant, prenez soin de votre santé ainsi que de celle de notre bon abbé et veuillez croire, madame, en l'assurance de mon profond respect.


Monsieur le comte de Grignan

REMARQUES CONCERNANT LE TRAVAIL D'ECRITURE

1. Le travail d'écriture découle de la bonne compréhension du texte. Donc, tout d'abord, il s'agit de bien répondre aux questions.
2. Il faut éviter les anachronismes, c'est une lettre du XVIIe siècle, le trajet d'une lettre à cette époque de la Bretagne vers la Provence ou l'inverse était long.
3. Il faut si possible garder le ton et le style du texte.
4. Il ne faut pas faire de phrases trop longues et utiliser de manière appropriée le vocabulaire en respectant les règles de la concordance des temps, la syntaxe et l´orthographe.

ANNEXE

Quelques formules finales de lettres:

Amicalement.
Bien amicalement.
Je vous prie de croire, Madame, en l'assurance de mon amitié.
Je vous prie d'agréer, Madame, l'expression de mes salutations distinguées.
Je vous prie de croire, Madame, en l'assurance de mes sentiments distingués.
Je vous prie d'agréer, Madame, l'expression de mes respectueuses salutations.
Je vous prie de croire, Madame, en l'assurance de mon profond respect.
Je vous prie de croire, Madame, en l'assurance de mes meilleurs sentiments.
Croyez en mes meilleures amitiés.