Le biographique

 Comment et pourquoi raconter une vie ?

SEQUENCE 7

Groupement de textes

Objectifs

Histoire littéraire, langue et méthodologie

Iconographie / filmographie

Prolongements

Lectures analytiques

Lectures analytiques

Lectures cursives

 

Introduction, présentation du corpus.

Les formes et les enjeux de l´écriture biographique p.114

Buste Azara, portrait d´Alexandre le Grand, L´Homme à la pipe de Vincent Van Gogh, Liz TaylorAndy Warhol.

Présentation des lectures cursives.

Vies parallèles, tome IV de Plutarque, p.284

Les origines de la biographie historique.

 

 

 

Une femme de Anne Delbée, p.292

Les motivations de la biographie.

 


Camille Claudel
de Bruno Nuytten (1988), vision d´extraits.

 

Les Mémoires d´Hadrien de Marguerite Yourcenar

Les mémoires historiques fictives

L´empereur Hadrien (exposé)

 

Carnets de notes des Mémoires d´Hadrien de Marguerite Yourcenar

Les Mémoires d´Hadrien de Marguerite Yourcenar

Les Mots de Jean-Paul Sartre, p.302

L´autobiographie

 

 

 

Journal intime de George Sand

Le journal intime

 

Les enfants du siècle de Diane Kurys (1998), vision d´extraits.

 

Du côté de chez Swann de Marcel Proust, p.300

Le roman autobiographique

 

 

 

L´Amant de Marguerite Duras

L´autofiction

 


L´Amant
de Jean-Jacques Annaud (1992), vision d´extraits.

L´Amant de la Chine du Nord de Marguerite Duras

L´Amant de Marguerite Duras

 

 

 

 

Un roman biographique à la première personne

L´Etranger Albert Camus

 

Bilan

 

 

 

Extrait des instructions oficielles : Les rapports entre réalité vécue, écriture et fiction, à travers diverses formes du biographique (récits de vie, mémoires, journal intime, biographie, autobiographie, roman autobiographique) sont analysés de façon à faire apparaître les enjeux de l´expression de soi ou de l´image d´une personne.

Objectif : Nous distinguerons les différentes formes du biographique et envisagerons les enjeux de l´écriture biographique.

Perspective dominante : Etude du genre biographique (biographie, mémoires fictives, autobiographie, journal intime, roman autobiographique et autofiction), de l´énonciation et des registres.

Perspectives complémentaires : Etude de l´argumentation et des effets sur le destinataire. Etude de l´histoire littéraire et culturelle (de l´Antiquité au XXe siècle).

Etude de la langue : La valeur des modes et des temps, l´énonciation, la modalisation et les paroles rapportées.

Fiches méthodiques : 2, 3, 6.

Préparation à l´écrit : L´écriture d´invention et la dissertation.

Evaluation :
Ecrire la première page d´une autobiographie, exercice 13 p.126
Etude de textes et de documents et dissertation Exercice p.127
Contrôle de lecture (lectures cursives)
Contrôle de lecture (L´Étranger Albert Camus)

Durée : 10 séances

Marguerite Yourcenar, Les Mémoires d´Hadrien (1951)

Nos sciences piétinent depuis Aristote et Archimède ; nos progrés techniques ne résisteraient pas à l´usure d´une longue guerre ; nos voluptueux eux-mêmes se dégoûtent du bonheur. L´adoucissement des moeurs, l´avancement des idées au cours du dernier siècle sont l´oeuvre d´une infime minorité de bons esprits ; la masse demeure ignare, féroce quand elle le peut, en tout cas égoïste et bornée, et il y a fort à parier qu´elle restera toujours telle. Trop de procurateurs et de publicains avides, trop de sénateurs méfiants, trop de centurions brutaux ont compromis d´avance notre ouvrage ; et le temps pour s´instruire par leurs fautes n´est pas plu donné aux empires qu´aux hommes. Là où un tisserand rapiécerait sa toile, où un calculateur habile corrigerait ses erreurs, où l´artiste retoucherait son chef-d´oeuvre encore imparfait ou endommagé à peine, la nature préfère repartir à même l´argile, à même le chaos, et ce gaspillage est ce qu´on nomme l´ordre des choses.

Je levais la tête ; je bougeais pour me désengourdir. Au bout de la citadelle de Simon, de vagues lueurs rougissaient le ciel, manifestations inexpliquées de la vie nocturne de l´ennemi. le vent soufflait d´Egypte ; une trombe de poussière passait comme un spectre ; les profils écrasés des collines me rappelaient la chaîne arabique sous la lune. je rentrais lentement, ramenant sur ma bouche un pan de mon manteau, irrité contre moi-même d´avoir consacré à de creuses méditations sur l´avenir une nuit que j´aurais pu employer à préparer la journée du lendemain, ou à dormir. L´écoulement de Rome, s´il se produisait, concernerait mes successeurs ; en cette année huit cent quatre-vingt-sept de l´ère romaine, ma tâche consistait à étouffer la révolte en Judée, à ramener d´Orient sans trop de pertes une armée malade. En traversant l´esplanade, je glissais parfois dans le sang d´un rebelle exécuté la veille. Je me couchais tout habillé sur mon lit ; deux heures plus tard, j´étais réveillé par les trompettes de l´aube.

George Sand, Journal intime (1834)

Samedi minuit (15 novembre (?) 1834)

  J´arrive des Italiens. Je me suis profondément ennuyée. J´avais eu une journée assez doucement triste. Boucoiran m´avait lu quelque chose de M. de Maistre. Je n´ai retenu que trois lignes :"Dans quelques provinces de l´Inde on fait souvent le voeu de se tuer volontairement, si l´on obtient telle ou telle grâce des idoles du lieu, ceux qui ont fait ce voeu se précipitent du haut d´un rocher appelé..." Ô mon Dieu, mon Dieu, si vous vouliez m´accorder un seul jour de ce bonheur que vous m´avez ôté, je ferais bien ce voeu-là. Mais je mourrai sans l´avoir retrouvé.

  Décidément la musique fait du mal, et c´est si bête un théâtre. Que toutes ces figures-là sont stupides ! tout le monde a l´air tranquille, indifférent ; il y en a qui ont l´air content, et moi j´ai une vipère qui me mange le coeur. Me voilà en bousingot, seul, désolé [sic] d´entrer au milieu de ces hommes noirs, et moi aussi je suis en deuil. J´ai les cheveux coupés, les yeux cernés, les joues creuses, l´air bête et vieux, et là-haut, il y a toutes ces femmes blondes, blanches, parées, couleur de rose, des plumes, des grosses boucles de cheveux, des bouquets, des épaules nues ; et moi, où suis-je, pauvre George ! Voilà au-dessus de moi le champ où Fantasio ira cueillir ses bleuets. Ah, pauvre jeune homme, pourquoi ne peux-tu pas m´aimer ? je sais bien que cela est juste suivant la raison, suivant la justice humaine. Mais vous mon Dieu, mon Dieu ! vous savez, vous, si quelqu´une d´Elles, l´aimera jamais comme je l´aime aujourd´hui !

  Insensé, tu me quittes dans le plus beau moment de ma vie, dans le jour le plus vrai, le plus passionné, le plus saignant, de mon amour ! n´est-ce rien que d´avoir maté l´orgueil d´une femme, et de l´avoir jeté à tes pieds ? n´est-ce rien que de savoir qu´elle en meurt ?

Marguerite Duras, L´Amant (1984)

  L´homme élégant est descendu de la limousine, il fume une cigarette anglaise. Il regarde la jeune fille au feutre d´homme et aux chaussures d´or. Il vient vers elle lentement. C´est visible, il est intimidé. Il ne sourit pas tout d´abord. Tout d´abord il lui offre une cigarette. Sa main tremble. Il y a cette différence de race, il n´est pas blanc, il doit la surmonter, c´est pourquoi il tremble. Elle lui dit qu´elle ne fume pas, non merci. Elle ne dit rien d´autre, elle ne lui dit pas laissez-moi tranquille. Alors il a moins peur. Alors il lui dit qu´il croit rêver. Elle ne répond pas. Ce n´est pas la peine qu´elle réponde, que répondrait-elle. Elle attend. Alors il le lui demande : mais d´où venez-vous ? Elle dit qu´elle est la fille de l´institutrice de l´école de filles de Sadec. Il réfléchit et puis il dit qu´il a entendu parler de cette dame, sa mère, de son manque de chance avec cette concession qu´elle aurait acheté au Cambodge, c´est bien ça n´est-ce pas ? Oui c´est ça.

  Il répète que c´est tout à fait extraordinaire de la voir sur ce bac. Si tôt le matin, une jeune fille belle comme elle l´est, vous ne vous rendez pas compte, c´est très inattendu, une jeune fille blanche dans un car indigène.

  Il lui dit que le chapeau lui va bien, très bien même, que c´est... original... un chapeau d´homme, pourquoi pas ? elle est si jolie, elle peut tout se permettre.

  Elle le regarde. Elle lui demande qui il est. Il dit qu´il revient de Paris où il a fait ses études, qu´il habite Sadec lui aussi, justement sur le fleuve, la grande maison avec les grandes terrasses aux balustrades de céramique bleue.

LECTURES COMPLEMENTAIRES

Marguerite Yourcenar, Carnets de notes des Mémoires d´Hadrien

J´imaginai longtemps l´ouvrage sous forme d´une série de dialogues, où toutes les voix du temps se fussent fait entendre. Mais, quoi que je fisse, le détail primait l´ensemble ; les parties compromettaient l´équilibre du tout ; la voix d´Hadrien se perdait sous tous ces cris. je ne parvenais pas à organiser ce monde vu et entendu par un homme.

 

La seule phrase qui subsiste de la rédaction de 1934 : "Je commence à apercevoir le profil de ma mort". Comme un peintre établi devant un horizon, et qui sans cesse déplace son chevalet à droite, puis à gauche, j´avais enfin trouvé le point de vue du livre.

 

Prendre une vie connue, achevée, fixée (autant qu´elles peuvent jamais l´être) par l´Histoire, de façon à embrasser d´un seul coup la courbe tout entière ; bien plus, choisir le moment où l´homme qui vécut cette existence la soupèse, l´examine, soit pour un instant capable de la juger. Faire en sorte qu´il se trouve devant sa propre vie dans la même position que nous.

 

Matins à la Villa Adriana ; innombrables soirs passés dans les petits cafés qui bordent l´Olympéion ; va-et-vient incessant sur les mers grecques ; routes d´Asie Mineure. Pour que je pusse utiliser ces souvenirs, qui sont miens, il a fallu qu´ils devinssent aussi éloignés de moi que le IIe siècle.

Marguerite Duras, L´Amant de la Chine du Nord

  Lui, c´est un Chinois. Un Chinois grand. Il a la peau blanche des Chinois du Nord. il est très élégant. Il porte le costume en tissu de soie grège et les chaussures anglaises couleur acajou des jeunes banquiers de Saigon.

  Il la regarde.

  Ils se regardent. Se sourient. Il s´approche.

  Il fume une 555. Elle est très jeune. Il y a un peu de peur dans sa main qui tremble, mais à peine, quand il lui offre une cigarette.

  - Vous fumez ?

  L´enfant fait signe : non

  - Excusez-moi... C´est tellement inattendu de vous trouver ici... Vous ne vous rendez pas compte...

  L´enfant ne répond pas. Elle ne sourit pas. Elle le regarde fort. farouche serait le mot pour dire ce regard. Insolent. Sans gêne est le mot de la mère : "on ne regarde pas les gens comme ça". On dirait qu´elle n´entend pas bien ce qu´elle dit. Elle regarde les vêtements, l´automobile. Autour de lui il y a le parfum de l´eau de Cologne européenne avec, plus lointain, celui de l´opium et de la soie, du tussor de soie, de l´ambre de la soie, de l´ambre de la peau. Elle regarde tout. Le chauffeur, l´auto, et encore lui, le Chinois. L´enfance apparaît dans ces regards d´une curiosité déplacée, toujours surprenante, insatiable. Il la regarde regarder toutes ces nouveautés que le bac transporte ce jour-là.

  Sa curiosité à lui commence là.

  L´enfant dit :

  - C´est quoi votre auto ?...

- Une Morris Léon Bollée.

  L´enfant fait signe qu´elle ne connaît pas. Elle rit. Elle dit :

  - Jamais entendu un nom pareil...

  Il rit avec elle. Elle demande :

  - Vous êtes qui ?

  - J´habite Sadec

  - Où ça à Sadec ?

  - Sur le fleuve, c´est la grande maison avec des terrasses. Juste après Sadec.

  L´enfant cherche et voit ce que c´est. Elle dit :

  - La maison couleur bleu clair du bleu de Chine...

  - C´est ça, Bleu-de-Chine-clair.