Objet d´étude : Les réécritures

Textes et documents iconographiques
A - Virgile (70-19 av.J.-C.), L´Enéide, extrait du chant IV. (Le texte et la plupart des annotations proviennent de la Biblioteca Classica Selecta).
B - Pierre-Paul Rubens (1577-1640), La mort de Didon, huile sur toile.
C - Claude-Augustin Cayot (1667-1772), La Mort de Didon, marbre.
D - Paul Scarron (1610-1660), Virgile travesti, extrait du livre IV.

Ecriture

L´histoire : Parti de Troie, après la chute de la ville par les Grecs, Enée avec ses compagnons arrive à Carthage. La reine Didon tombe amoureuse de l'étranger. Le héros en oublie sa mission : la fondation d'une nouvelle ville. Rappelé à l'ordre par les dieux, il décide, craignant le désespoir de Didon de partir de Carthage sans prendre congé de la reine. Didon vient de comprendre l'abandon de celui qu'elle aime. Elle fait dresser un bûcher dans l'intention d'y brûler les armes, les vêtements de l'impie, le lit même où les deux amants se sont unis. Mais cette mise en scène n'est imaginée que pour tromper la sœur et la nourrice de Didon. Dans la violence de sa passion, c'est à elle-même que la reine destine le bûcher.

Texte A - Virgile (70-19 av.J.-C.), L´Enéide, extrait du chant IV.

[...] et, pressant ses lèvres sur le lit : "Nous mourrons invengée"
dit-elle, "mais mourons". "Oui, c'est ainsi que je veux rejoindre les ombres.
Que du large le cruel s'emplisse les yeux de ce feu,
que le Dardanien emporte avec lui le mauvais présage de notre mort."
Elle avait parlé, et les gens qui l'entourent la voient s'écrouler
sous le fer, en plein discours, l'épée écumante de sang
et les mains éclaboussées.
Un cri monte jusqu'en haut des pièces :
la Renommée [1] comme une bacchante [2] parcourt la ville stupéfiée.
Des lamentations, des gémissements, et des hurlements de femmes
retentissent dans les maisons; le ciel résonne de plaintes terribles,
comme si s'écroulaient Carthage tout entière ou l'antique Tyr [3] ,
lors d'une invasion ennemie, comme si des flammes déchaînées
s'enroulaient jusqu'aux faîtes des demeures et des temples.
Sa soeur a entendu, et à bout de souffle accourt, agitée, effrayée,
se lacérant le visage et la poitrine à coups d'ongles et de poings,
elle se rue au milieu du groupe, en criant le nom de la mourante :
"C'était donc cela, ma soeur ? Tu voulais me tromper [4]  ?
Voilà ce que me préparaient ce bûcher, ces flammes et ces autels ?
Abandonnée, que vais-je pleurer d'abord ? Dédaignais-tu, en mourant,
d'avoir ta soeur pour compagne ? Tu m'aurais appelée à partager ton destin !
La même douleur, la même heure nous auraient emportées toutes deux par le fer.
Mes mains ont-elles élevé ce bûcher, et ma voix invoqué les dieux
de notre patrie, ô cruelle, pour que tu sois ainsi exposée sans moi ?
Ma soeur, tu nous as détruits, toi et moi, le peuple et le sénat de Sidon [5] ,
et ta ville. Donnez-moi de l'eau, que je lave ces blessures,
et, si son dernier souffle erre encore, ma bouche le cueillera [6] ".
Ayant dit cela, elle avait gravi les hautes marches,
tenait dans ses bras sa soeur à demi-morte, la serrait sur son coeur,
en gémissant, et de sa robe elle étanchait le sang noir qui coulait.
Didon s'efforce de lever ses yeux lourds, puis défaille à nouveau,
tandis que sifflait la blessure [7] portée sous sa poitrine.
Elle se souleva trois fois, et, appuyée sur le coude, se redressa;
trois fois aussi elle retomba sur le lit, chercha de ses yeux vagues
la lumière du ciel, et gémit en la découvrant.
Alors Junon la toute-puissante, apitoyée par cette souffrance infinie
et ce pénible trépas, dépêche depuis l'Olympe la déesse Iris [8] ,
chargée de délivrer des liens de ses membres son âme en lutte.
Didon ne mourait pas à cause du destin ni d'une mort méritée;
elle partait avant le terme [9] , malheureuse, brûlant d'une folie subite;
c'est pour cette raison que Proserpine [10] ne lui avait pas encore arraché
de la tête le cheveu [11] blond, ni voué celle-ci à l'Orcus [12] stygien.
Iris donc, avec ses ailes d'or, tout humide de rosée,
tirant à travers le ciel, face au soleil, mille couleurs variées [13] ,
s'envole, descend et s'arrête au chevet de Didon. "Moi, sur ordre,
je porte à Dis [14] ce cheveu sacré, et te détache de ton corps".
Ainsi dit-elle; de la main droite, elle coupe le cheveu et, au même instant,
toute sa chaleur se dissipa et sa vie s'en alla dans le vent.

Traduction par A.-M. Boxus et J. Poucet

Documents iconographiques B et C

B –  Pierre-Paul Rubens (1577-1640), La mort de Didon, huile sur toile. C – Claude-Augustin Cayot (1667-1772), La Mort de Didon, marbre. (détail)

Texte D - Paul Scarron (1610-1660), Virgile travesti, extrait du livre IV.

Après ce langage farouche
Elle baisa deux fois la couche,
Couche où la dame se perdit,
Comme je vous ai déjà dit;
Et puis après, toute changée:
"Mourons, et sans être vengée,
Dit-elle.
C'est là le destin.
Que doit avoir une putain;
Et qu'Aeneas, voyant reluire
La flamme qui me va détruire,
Ait le cerveau tout étonné
De ce présage infortuné!"
Ayant parlé de cette sorte,
On la vit tomber demi-morte,
Sans dire un seul mot d'In manus [15] .
Un glaive entre ses tétons nus
Avait fait un large passage
Par où cette dame peu sage
Répandit de bon sang humain
Par terre, non pas plein la main,
Mais plein une bonne écuellée;
Et son âme, parmi mêlée,
S'en alla je ne sais pas où.
Après ce bel acte de fou
(Tout beau, je veux dire de folle),
Chaque valet joua son rôle,
Chacun ses cheveux arracha,
Par grimace ou non se fâcha.
Des femmes les cris et huées
Pénétrèrent jusqu'aux nuées.
[...]
Didon voulut le jour lorgner [16] ,
Mais il fallut bientôt cligner.
Elle voulut par bienséance
Faire à sa soeur la révérence,
Mais elle en eut le démenti
De son corps trop appesanti.
Trois fois sa mourante paupière
S'ouvrit, pour chercher la lumière,
Et, l'ayant vue, elle lâcha
Un soupir, et ses yeux boucha.
Junon, voyant la mort camuse [17]
Qui trop cruellement s'amuse,
Comme se plaisant à son jeu,
A tuer Didon peu à peu,
Elle appela sa messagère
Iris, déesse fort légère.
Iris venue, elle lui dit:
"Va-t'en couper le fil maudit
De ma Didon infortunée.
Elle avance sa destinée,
C'est pourquoi son âme ne peut
Sortir aussitôt qu'elle veut,
Et sans doute la Parque [18] grise,
Qui se fâche d'être surprise,
Ne veut pas jouer du ciseau."
Aussi légère qu'un oiseau,
Et d'un beau satin de la Chine
Enrichissant sa bonne mine,
Iris vint au commandement
De la dame du firmament,
Où Didon, tout agonisante,
Sur son triste grabat [19] gisante,
Languissait fort cruellement,
Expirant je ne sais comment.
Elle trouva la pauvre dame,
Dont le corps, luttant avec l'âme
Avec d'incroyables efforts,
Souffrait à la fois mille morts.
Lors elle dit: "Je te délivre
De tout ce qui te faisait vivre.
Meurs, meurs donc; c'est trop lanterner [20] ."
Lors on entendit bourdonner
Son esprit sortant de sa plaie:
Je ne sais si la chose est vraie.
Didon mourut, Iris s'enfuit.
Adieu, bonsoir et bonne nuit!

Ecriture

I – Vous répondrez d´abord aux questions suivantes (4 points) :

1.      Vous définirez le registre de chacun des deux textes (texte A et texte D), vous justifierez vos réponses en relevant divers procédés stylistiques les caractérisant.

2.      Vous commenterez les représentations picturale et sculpturale de la mort de Didon (documents iconographiques B et C). Quels sentiments le peintre et le sculpteur ont-ils voulu éveiller chez le spectateur ?

II – Vous traiterez ensuite un de ces trois sujets au choix (16 points) :

1.      Commentaire
Vous commenterez au choix le texte de Virgile (texte A) en entier ou celui de Scarron (texte D) des vers 31 à 80.

2.      Dissertation
Comprenez-vous qu´un écrivain puisse choisir de réécrire ce que lui ou d´autres ont déjà écrit ?
Vous répondrez à cette question en un développement composé, en prenant appui sur les textes proposés, ceux que vous avez étudiés en classe et vos propres lectures.

3.      Invention
Vous raconterez à votre tour le récit de la fin d´une passion malheureuse entre deux personnages littéraires que vous connaissez, en adoptant au choix soit le registre de Virgile, soit celui de Scarron (vous préciserez sur votre copie le registre adopté).



[1] La Renommée, toujours à l'affût, répandant partout le vrai et le faux, divulgue à travers la Libye la liaison de Didon et Énée.

[2] bacchante  [bakt] n. f.  1. ANTIQ ROM Femme participant au culte de Bacchus.

[3] Tyr (auj. Sour, au Liban), très anc. port phénicien, qui devint une puissante cité-État au XIIe s. av. J.-C. Carrefour commercial entre l’Asie et l’Occident, elle imposa sa présence sur toutes les côtes de la Méditerranée, multipliant ses comptoirs commerciaux. Au IXe s. av. J.-C., elle atteignit son apogée (fondant notam. Carthage), mais tomba sous la dépendance de l’Assyrie puis (573 av. J.-C.) de Babylone. 

[4] Anna n'avait pas compris les intentions réelles de Didon (cf. supra l´histoire).

[5] Sidon est mis ici pour Carthage.

[6] C'était une coutume romaine de recueillir sur la bouche d'un mourant son dernier souffle.

[7] L'air qui s'échappe en sifflant de sa blessure.

[8] Iris, fille d'Électre et du centaure Thaumas, ce dernier étant l'un des fils de Pontos (la Mer) et de Gaia (la Terre). Elle est chargée, comme Hermès-Mercure, "de porter les messages, ordres ou conseils des dieux. Elle est plus particulièrement au service de Zeus, et surtout d'Héra, dont elle apparaît presque comme la servante. Parfois, d'autres divinités ont recours à ses services. Iris symbolise l'arc-en-ciel, et, de façon plus générale, la liaison entre la Terre et le Ciel" (P. Grimal).

[9] Les suicidés, morts avant le terme normal de leur vie, ont, dans la conception de Virgile, un sort particulier dans l'autre monde, tout comme d'ailleurs les victimes de l'amour, parmi lesquelles Didon.

[10] Proserpine, dans la myth. rom., déesse de l’Agriculture, reine des Enfers, fille de Cérès et de Jupiter, épouse de Pluton. Elle a été identifiée à la Perséphone des Grecs.

[11] Chez Euripide (Alceste, vers 74-76), le dieu de la mort (Thanatos, en grec) apparaît avec une épée pour couper une boucle de la chevelure du mourant, transposition, semble-t-il, d'un détail du rituel du sacrifice : le sacrificateur commençait par couper sur la tête de la victime une touffe de poils qu'il jetait au feu. Chez Virgile, la divinité censée jouer ce rôle n'est pas, comme chez Euripide, le dieu de la mort, mais Proserpine elle-même, qui délègue d'ailleurs Iris.

[12] "Nom d'une divinité infernale, et, par extension, des Enfers, puis de la mort chez les anciens Romains" (M. Rat).

[13] C'est l'arc-en-ciel (cf supra ce qui a été dit d'Iris).

[14] Dis ou Pluton (Hadès).

[15] Un seul mot de prière.

[16] lorgner v. tr.  1. Regarder à la dérobée; regarder indiscrètement ou avec insistance.

[17] Camuse : qui a la figure bienveillante.

[18] La Parque: la destinée, la mort. 

[19] grabat [gRaba] n. m. Très mauvais lit. 

[20] lanterner v. intr.  1. Perdre son temps à des riens, atermoyer par irrésolution.