Objets d´étude : Convaincre, persuader et délibérer et la poésie

Ce sujet a été finalisé avec ma collègue, Anne-Marie Corbucci (cliquez pour visiter son site MAREMUREX), à partir d´un sujet transmis par Isabelle Legendre que je remercie.

Textes et documents iconographiques
1 – Victor Hugo, Les Rayons et les ombres (1840).
2 – Baudelaire, Les Fleurs du Mal (1857).

3 – Charles Leconte de Lisle, Poèmes barbares (1862).
4 – Guillaume Apollinaire, Méditations esthétiques, “Les Peintres cubistes” (1913).

Ecriture

Texte 1. Victor HUGO, Les Rayons et les ombres (1840)

Fonction du poète


Dieu le veut, dans les temps contraires,
Chacun travaille et chacun sert.
Malheur à qui dit à ses frères :
Je retourne dans le désert !
Malheur à qui prend ses sandales
Quand les haines et les scandales
Tourmentent le peuple agité !
Honte au penseur qui se mutile
Et s´en va, chanteur inutile,
Par la porte de la cité !

Le poëte en des jours impies [1]
Vient préparer des jours meilleurs.
Il est l´homme des utopies,
Les pieds ici, les yeux ailleurs.
C´est lui qui sur toutes les têtes,
En tout temps, pareil aux prophètes,
Dans sa main, où tout peut tenir,
Doit, qu´on l´insulte ou qu´on le loue,
Comme une torche qu´il secoue,
Faire flamboyer l´avenir !

Il voit, quand les peuples végètent !
Ses rêves, toujours pleins d´amour,
Sont faits des ombres que lui jettent
Les choses qui seront un jour.
On le raille. Qu´importe ? Il pense.
Plus d´une âme inscrit en silence
Ce que la foule n´entend pas.
Il plaint ses contempteurs [2] frivoles ;
Et maint faux sage à ses paroles
Rit tout haut et songe tout bas !

Texte 2.  BAUDELAIRE, Les Fleurs du Mal (1857)

L´Albatros

Souvent, pour s´amuser, les hommes d´équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.

À peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l´azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d¹eux.

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
Lui, naguère si beau, qu´il est comique et laid !
L´un agace son bec avec un brûle-gueule [3] ,
L´autre mime, en boîtant, l´infirme qui volait !

Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l´archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l´empêchent de marcher.

Texte 3. Charles LECONTE DE LISLE, Poèmes barbares (1862)

Les Montreurs

Tel qu'un morne animal, meurtri, plein de poussière,
La chaîne au cou, hurlant au chaud soleil d'été,
Promène qui voudra son coeur ensanglanté
Sur ton pavé cynique [4] , ô plèbe [5] carnassière !

 
Pour mettre un feu stérile en ton oeil hébété,
Pour mendier ton rire ou ta pitié grossière,
Déchire qui voudra la robe de lumière
De la pudeur divine et de la volupté.
 

Dans mon orgueil muet, dans ma tombe sans gloire,
Dussé-je m'engloutir pour l'éternité noire,
Je ne te vendrai pas mon ivresse et mon mal,

 
Je ne livrerai pas ma vie à tes huées,
Je ne danserai pas sur ton tréteau banal
Avec tes histrions [6] et tes prostituées.

Texte 4. Guillaume Apollinaire, Méditations esthétiques, “Les Peintres cubistes (1913)

Les grands poètes et les grands artistes ont pour fonction sociale de renouveler sans cesse l´apparence que revêt la nature aux yeux des hommes.
Sans les poètes, sans les artistes les hommes s´ennuieraient vite de la monotonie naturelle. L´idée sublime qu´ils ont de l´univers retomberaient avec une vitesse vertigineuses. L´ordre qui paraît dans la nature et qui n´est qu´un effet de l´art s´évanouierait aussitôt. Tout se déferait dans le chaos. Plus de saisons, plus de civilisation, plus de pensée, plus d´humanité, plus de vie même et l´impuissante obscurité régnerait à jamais.
Les poètes et les artistes déterminent de concert la figure de leur époque et docilement l´avenir se range à leur avis.
La structure générale d´une momie égyptienne est conforme aux figures tracées par les artistes égyptiens et cependant les anciens Egyptiens étaient fort différents les uns des autres. Ils se sont conformés à l´art de leur époque.
C´est le propre de l´Art, son rôle social, de créer cette illusion : le type. Dieu sait que l´on s´est moqué des tableaux de Manet, de Renoir ! Eh bien ! il suffit de jeter les yeux sur des photographies de l´époque pour s´apercevoir de la conformité des gens et des choses aux tableaux que ces grands peintres en ont peints.
Cette illusion me paraît toute naturelle, les oeuvres d´art étant ce qu´une époque produit de plus énergique au point de vue de la plastique. Cette énergie s´impose aux hommes et elle est pour eux la mesure plastique d´une époque.

Ecriture

I – Vous répondrez d´abord à la question suivante (4 points) :
Comment ces quatre textes définissent-ils le poète et sa place parmi les hommes ? Justifiez votre réponse.

II – Vous traiterez ensuite un de ces trois sujets au choix (16 points) :

1.      Commentaire
Vous commenterez en entier le poème de Baudelaire (texte 2) : L´Albatros.

2.      Dissertation
Dans son poème, Victor Hugo dit du poète : Il est l´homme des utopies. Dans quelle mesure partagez-vous ce point de vue ?
Vous répondrez à cette question en un développement composé, en prenant appui sur les textes qui vous sont proposés, ceux que vous avez étudiés en classe et vos lectures personnelles.

3.      Invention
Vous rédigerez le discours d'un poète désireux de prouver à ses contemporains que son art est utile; comme il est passionné et cultivé, non seulement il utilisera les registres polémiques et lyriques, mais de plus il citera en exemple les poètes qu'il aime et leurs oeuvres.


[1] impie adj. et n. Qui manifeste de l’indifférence ou du mépris à l’égard de la religion. 

[2] contempteur, trice n. Litt. Personne qui dénigre, méprise. 

[3] brûle-gueule n. m. inv. Pipe à tuyau très court. 

[4] cynique adj. et n.  1. PHILO Se dit de l’école d’Antisthène et de ses disciples (Diogène, Ménippe, etc.), qui professaient le mépris des conventions sociales dans le dessein de mener une vie conforme à  la nature. 2. Cour. Qui se plaît à ignorer délibérément la morale, les convenances. 

[5] plèbe n. f. 1. ANTIQ À Rome, la classe populaire (par oppos. à patriciat).  2. Vieilli, péjor. Bas peuple. 

[6] histrion n. m.  1. ANTIQ Acteur comique.  2. Péjor., litt. Mauvais comédien, cabotin.