Evaluation sommative et proposition de corrigé - La Bête humaine
Etape 1 :
Après avoir lu les deux cartons de la
fin du générique, observez attentivement la première
séquence du film La Bête humaine de Jean Renoir.
Il vous sera donné de visionner cette séquence trois fois.
NB : L´acteur Jean Gabin joue le personnage de Jacques Lantier (le conducteur
de la locomotive).
Complétez progressivement le tableau ci-joint.
Etape 2 :
Vous décrirez cette première séquence du film La Bête humaine en utilisant correctement le lexique cinématographique. /3
En 1938, Jean Renoir réalise La Bête humaine, l´adaptation cinématographique du roman du même titre d´Emile Zola paru en 1890. En citant précisément le texte de l´écrivain et en achevant la séquence du générique sur une photographie de celui-ci, nous constatons que dès le début de son film, le cinéaste nous donne à penser qu´il rend hommage au grand romancier que fut Zola. La première séquence du film que nous allons décrire nous montre déjà que le cinéma sait très souvent être à la hauteur de grandes oeuvres littéraires.
Cette première
séquence qui dure quatre minutes et qui comporte 31 plans (avec un
raccord probablement dans le tunnel) représente le trajet qu´effectuent
quotidiennement le mécanicien Jacques Lantier (joué par Jean
Gabin) et le conducteur Pecqueux dans la Lison de Paris jusqu´à
l´arrivée en gare du Havre. Ce début qui pourrait s´intituler
"l´arrivée triomphale du train en gare du Havre" présente
cependant l´intérêt de plonger immédiatement le
spectateur dans un contexte brûlant, donnant ainsi le ton et également
un avant-goût de l´ambiance sulfureuse du film.
En effet, le fondu au noir du début s´ouvre sur un gros plan
de la chaudière que Pecqueux alimente alors que le train est déjà
en pleine vitesse probablement vers la fin de son trajet entre Paris et Le
Havre. La vitesse, élément extrêmement important de cette
première séquence, est mise en évidence immédiatement
par un gros plan sur les roues du train, mais aussi par un panoramique en
légère contre-plongée montrant le train passer. Par ailleurs,
la multiplicité des plans, sur une séquence pourtant si courte,
donne au film un rythme déjà effréné.
En outre, le bruit assourdissant de la locomotive, les sifflets de la machine
mais de l´homme aussi, ainsi que l´absence de dialogues (impossibles
dans un tel vacarme) plongent également le spectateur dans l´univers
des cheminots. Les plans alternent : rapprochés et en caméra
objective lorsque les deux protagonistes sont filmés en train de travailler,
en champ-contrechamp lorsqu´ils sont en train de communiquer, en plans
plus larges lorsqu´il s´agit du paysage qui est très souvent
filmé en caméra subjective, donnant ainsi au spectateur l´impression
de voir à travers les yeux du cheminot. Les
deux protagonistes apparaissent dès ce début, complices et maîtres
de la machine.
Enfin, cette séquence s´achève sur
l´arrivée en gare du Havre qui est signalée par un gros
plan sur le panneau de la gare. La musique dramatique et endiablée
de Kosma qui suit le rythme du train et qui donc, ralentit vers la fin, ainsi
que le long travelling avant sur l´entrée de la gare rendent
cette arrivée triomphale. Le dernier plan, enfin, de cette séquence
est très certainement un hommage au tableau impressionniste
Gare Saint-Lazare de Claude Monet.
Au terme de cette observation, nous constatons donc que cette première séquence fait office d´un incipit in medias res donnant immédiatement au spectateur la tonalité d´un film dramatique. Le spectateur est plongé dans le monde rapide et bruyant des cheminots que sont Jacques et Pecqueux qu´il découvre en plein travail. La ligne de chemin de fer entre Paris et le Havre se pose comme le lieu de l´action.
Etape 3 :
Voici l´incipit du roman La Bête humaine d´Emile Zola.
En entrant dans la chambre, Roubaud posa sur
la table le pain d´une livre, le pâté et la bouteille de
vin blanc. Mais, le matin, avant de descendre à son poste, la mère
Victoire avait dû couvrir le feu de son poêle, d´un tel
poussier, que la chaleur était suffocante. Et le sous-chef de gare,
ayant ouvert une fenêtre, s´y accouda.
C´était impasse d´Amsterdam, dans la dernière maison
de droite, une haute maison où la Compagnie de l´Ouest logeait
certains de ses employés. La fenêtre, au cinquième, à
l´angle du toit mansardé qui faisait retour, donnait sur la gare,
cette tranchée large trouant le quartier de l´Europe, tout un
déroulement brusque de l´horizon, que semblait agrandir encore,
cet après-midi-là, un ciel gris du milieu de février,
d´un gris humide et tiède, traversé de soleil.
En face, sous ce poudroiement de rayons, les maisons de la rue de Rome se
brouillaient, s´effaçaient, légères. A gauche,
les marquises des halles couvertes ouvraient leurs porches géants,
aux vitrages enfumés, celle des grandes lignes, immense, où
l´oeil plongeait, et que les bâtiments de la poste et de la bouillotterie
séparaient des autres, plus petites, celles d´Argenteuil, de
Versailles et de la Ceinture ; tandis que le pont de l´Europe, à
droite, coupait de son étoile de fer la tranchée, que l´on
voyait reparaître et filer au-delà, jusqu´au tunnel des
Batignolles. Et, en bas de la fenêtre même, occupant tout le vaste
champ, les trois doubles voies qui sortaient du pont, se ramifiaient, s´écartaient,
en un éventail dont les branches de métal, multipliées,
innombrables, allaient se perdre sous les marquises. Les trois postes d´aiguilleur,
en avant des arches, montraient leurs petits jardins nus. Dans l´effacement
confus des wagons et des machines encombrant les rails, un grand signal rouge
tachait le jour pâle.
Lisez-le attentivement.
Donnez-lui un titre qui résume son contenu. /1
La gare Saint-Lazare.
Le troisième paragraphe de cet incipit offre à notre imagination un tableau impressionniste. En vous appuyant sur vos connaissances de l´impressionnisme et sur une étude précise de ce paragraphe (sujet, structure, lexique, figures de style...) vous direz comment nous pouvons arriver à cette conclusion. /3
Emile Zola écrivain et critique d´art de la deuxième moitié du XIXe siècle a largement contribué à la reconnaissance de l´impressionnisme. Grand ami des peintres, son oeuvre est toute imprégnée de ce mouvement pictural alors scandaleux. Ainsi à la lecture de l´incipit de La Bête humaine, nous pouvons, en effet, arriver à la conclusion que le troisième paragraphe offre véritablement à notre imagination un tableau impressionniste.
Tout d´abord, nous constatons que ce troisième paragraphe est un texte descriptif, comme nous le montre, entre autre, l´emploi exclusif de l´imparfait : se brouillaient, s´effaçaient, ouvraient, séparaient, coupait.... En effet, Zola choisit de décrire un lieu de la vie moderne et industrielle : une gare et plus précisément la gare Saint-Lazare, ce qui en soit le rapproche des peintres impressionnistes qui se sont plu à peindre les nouveaux lieux de la vie moderne. Nous observons que le champ lexical de la gare les marquises des halles, leurs porches géants, aux vitrages enfumés, celle des grandes lignes, celles d´Argenteuil, de Versailles et de la Ceinture, le pont de l´Europe, au tunnel des Batignolles, les trois doubles voies, les trois postes d´aiguilleur, des wagons, des machines, les rails et un grand signal rouge domine l´ensemble du texte. Par ailleurs, l´organisation même du paragraphe renvoie à la construction d´un tableau : les compléments circonstanciels de lieu en face, à gauche, à droite, en bas de la fenêtre, en avant des arches organisent et structurent ce paragraphe. Enfin, si nous rappelons les fondements de la technique impressionniste : le principe de la division des tons, nous nous apercevons que Zola s´est également efforcé dans son texte de dissoudre les formes dans l´atmosphère comme en témoignent les verbes se brouiller, s´effacer, aller se perdre, mais aussi le nom effacement renforcé par l´adjectif qualificatif confus. Le seul élément coloré au sein de cet ensemble métallique est le signal rouge dont la couleur semble, elle aussi, se perdre dans l´ensemble comme le suggère le verbe tacher.
Au terme de cette étude, il est évident que Zola à travers la description de la gare dans le cadre de la fenêtre de la mère Victoire rend un très bel hommage au tableau du peintre Monet Gare Saint-Lazare, tout en montrant que le terme impressionniste peut également s´appliquer à un texte littéraire.
Etape 4 :
Vous expliquerez les différences entre cet incipit et la première séquence du film. Vous analyserez en vous appuyant sur votre lecture de l´oeuvre intégrale, mais aussi sur le titre, les choix que Renoir a effectués pour son adaptation cinématographique par rapport à l´oeuvre initiale de Zola. /3
Le roman La Bête humaine a été adapté au cinéma par Jean Renoir en 1938. Comme toute adaptation cinématographique, le film de Jean Renoir est une oeuvre en soi qui se distingue du roman. Et, si nous retrouvons le cadre, les principaux personnages et le noeud de l´intrigue, nouspouvons constater, par exemple, que Renoir a notamment choisi de transposer son film à l´époque contemporaine. Une étude comparée de la première séquence et de l´incipit du roman nous montre aussi que le cinéaste a délibérément opté pour un début différent.
Ainsi, l´incipit
du roman met en scène le personnage de Roubaud dans le cadre de la
chambre de la mère Victoire à Paris. En outre, cet incipit est
surtout presque entièrement consacré à la description
impressionniste de la gare Saint-Lazare. En revanche, Renoir choisit, lui,
de mettre en scène le personnage de Jacques Lantier, joué par
l´acteur Jean Gabin, et celui de Pecqueux dans la Lison sur le trajet
de Paris au Havre. Nous pouvons émettre l´hypothèse que
faire apparaître Jean Gabin dès la première scène
- qui est aussi la vedette du film avec Simone Simon, dont les deux noms apparaissent
immédiatement à l´écran dès le début
du générique - répond sans doute aux attentes du spectateur.
Nous constatons aussi que le début du film commence
in medias res alors que le train est lancé à pleine vitesse
entraînant le spectateur dans une course effrénée jusqu´au
Havre. Zola, au contraire, préfère débuter son roman
par un long passage descriptif, laissant son personnage contemplatif d´un
tableau impressionniste.
Il est toutefois intéressant de noter que Renoir, tout comme Zola précédemment,
a cherché à donner, dès le début, la tonalité
qui marque l´ensemble de l´oeuvre. Le vacarme et la vitesse de
cette chevauchée ferroviaire chez Renoir annoncent les drames à
venir dont le train se fera l´instrument ou le témoin, tandis
que la couleur rouge de la fin de l´incipit chez Zola contient déjà
en soi tous les crimes du roman.
Enfin, nous pouvons remarquer que Zola ou Renoir dans une volonté commune d´hommage aux peintres impressionnistes achèvent leur début sur cette image commune de la gare, telle que le peintre Monet la représente dans la Gare Saint-Lazare.
Et si vous n´êtes toujours pas convaincus qu´Emile Zola admirait beaucoup Claude Monet, relisez La Bête humaine et observez les tableaux ci-dessous.


